La question

A l’ origine de ces réflexions, une constatation un peu paradoxale: D’ abord, dans le cadre de ma pratique clinique; ensuite, dans l’expérience commune du quotidien, faite de zapping et de formes et de doses de plus en plus extrêmes d’ horreur et d’ insupportable dans les films, les écrits, les images, les gestes, les paroles, les informations; enfin, sur le plan de la crise des sentiments et des relations amoureuses et, plus généralement, interpersonnelles. Il s’ agit de l’ impression que les hommes souffrent, mais ils ne disposent pas de moyens afin d’ exprimer leur souffrance  qui, de cette façon, risque de rester une souffrance informe. Ainsi, dans le monde actuel, nous nous trouvons face à une dégradation de la parole et, en même temps, à un dysfonctionnement du symptôme.

Symptôme?


Le symptôme se constitue en tant que mise en forme d’ une métaphore qui nie son statut de métaphore—comme le fait, de façon exemplaire, le symptôme hystérique: aphonie, perte de la vue, etc. Sa cohésion, sa solidité et sa fonction sont fondées sur son effet de leurre spécifique—l’ illusion de la littéralité. Ainsi, la conversion hystérique se présente, par exemple, sous forme d’ une paralysie, qui prétend qu’ il ne s’ agisse que de ce qui semble y être, c’ est-à-dire, une paralysie—une certaine atteinte de la motricité, sans plus, surtout sans correspondant psychique.

Formation géniale et singulière, énoncée dans un langage plastique, figuratif, le symptôme revèle et couvre à la fois une profonde conjonction « jouissance-et-malaise », qui revient revêtue de leurres. La méconnaissance consécutive exerce alors une aveuglante fascination et séduction—elles-mêmes fonction de la jouissance portée par son statut même (« jouissance horrible », comme celle que vivait, à son insu, l’ homme aux rats).

Illusion et fascination sont liées à la position paradoxale, ou plutôt aporie du Moi, confronté à « quelque-chose », qui « doit ne pas avoir de sens »—aporie qui cultive, en faisant flèche de tout bois, cette illusion d’ une littéralité « depourvue de sens ». La fascination aveuglante du symptôme s’ intègre naturellement dans cette opération, qui permet à la belle indifférence hystérique de rencontrer le « Vous, vous n’ avez rien! » du médecin, qui « ne voit rien » dans le symptôme. De cette façon, le symptôme suture des fissures, rend lisses les dissonances et imaginairement cohérent le monde du sujet—au prix d’ une certaine souffrance. Cette souffrance, vecu non-maîtrisable, aporie existentielle, constitue une fente cruciale dans la plénitude imaginaire du monde—plénitude qui, précisément, est censée être assurée par le symptôme. Or, cette fente de la souffrance élève le symptôme à la dignité de la subjectivité, puisque c’ est à travers la souffrance que se pose la question du sujet—« Pourquoi moi? Pourquoi de cette manière? ».

Par conséquent, dans le cas où, de n’ importe quelle manière, la souffrance cesse de représenter une fente, le symptôme tend à représenter le leurre total, la méconnaissance absolue, la fascination pleinement aveuglante. Or, ceci équivaut à la neutralisation fonctionnelle du symptôme dans ses rapports à la subjectivité, à l’ annulation de la dialectique cohérence-et-fente, jouissance-et-souffrance, qui typiquement se déclenche autour du symptôme.

Dysfonctionnement du symptôme

Si la souffrance s’ éteint, alors, qu’ est-ce qui reste du symptôme en tant que subjectivité vécue?

Il existe une historicité très nette quant à la morphologie et la fonction du symptôme, du point de vue de son économie psychique et sociale. Chaque époque privilégie son symptôme favori. L’ hystérie victorienne ou la pathologie bordeline des années ’60 et ’70 sont des illustrations exemplaires de cette historicité.

Nous avançons ici l’ hypothèse que, dans la société occidentale actuelle, est en train d’ émerger, en tant que spécificité psychopathologique, un dysfonctionnement du symptôme; c’ est-à-dire, la difficulté de formation d’ un symptôme viable et/ou l’ annulation fonctionnelle du symptôme, au cas où celui-ci arrive à se former. Cette image émergeante, bien que pas encore dominante en termes quantitatifs, semble représenter l’ implication spécifique de l’ interaction entre environnement expérientiel et sémiotique, d’ une part, et dynamique psychique, de l’ autre, dans les conditions particulières d’ aujourd’ hui—ces conditions étant l’ équivalent d’ un « zapping existentiel », lié à l’ aliénation et la domination commerciale et idéologique géneralisées.

Mélancolie blanche

La particularité de cet environnement—monde de domination sauvage des leurres et des méconnaissances moïques—peut être qualifiée de mélancolie blanche. C’ est-à-dire, manque de confiance et rétirement des investissements, de la part du sujet, à l’ égard d’ un monde sans consistance, illusoire, qui avilit la joie et ignore la peine des hommes, bien qu’ il essaie de tirer profit des deux—un monde, par conséquent, jugé non-fiable et indigne d’ amour. Le sentiment d’ étrangeté, l’ apathie civique, l’ ennui et la pauvreté de l’ espace interpersonnel sont les aspects majeurs de cette ambiance de mélancolie blanche.

Névrose blanche

L’ implication personnelle de cet environnement est la torsion, le rétrecissement et l’ insuffisance des codes et des contextes de mise en forme du malaise du sujet, en termes tant de parole, de sentiment et d’ action que de symptôme fonctionnel. En effet, en termes du monde de la mélancolie blanche, la fente de la souffrance dans le symptôme est hors-monde—sinon immonde. Ainsi, cette mélancolie blanche ambiante, dont le pivot est l’ effacement de la souffrance, tend à neutraliser la subjectivité, dérangeante pour le moi, qui revient à travers le symptôme. Méconnaissance et fascination totales occupent le terrain et l’ effacement de la souffrance bloque la dialectisation du symptôme. Le symptôme se refroidit, ne fait plus mal—et la dynamique psychique sous-jacente est neutralisée. Ce qui advient alors équivaut à des conditions de production de symptôme, mais sans la possibilité de son assomption subjective. Cette condition paradoxale représente donc une névrose blanche: Bien que les conditions d’ émergence de symptôme sont réunies, son matériel « fuit » et les mécanismes de sa formation sont déreglés et « tombent en panne ». Résultat: soit rien de structuré et de viable ne se forme pas du tout, soit ce qui se forme est fugitif ou insignifiant. Neutralisation fonctionnelle du symptôme par rapport à la dialectique subjective, savoir sur « quelque chose (qui) se passe », mais sans engagement subjectif. Le symptôme n’ arrive pas à être perçu en tant qu’ organisateur problématique d’ une économie psychique problématique, et se présente comme tout à fait sans rapport, sans lien et sans valeur quant à la constitution de la subjectivité. « Il n’ a rien à dire de ma souffrance, donc il ne représente rien de moi-même »—sentiment qui débouche sur une tolérance passive, embarrassée, ou à des tentatives de retranchement indifférent. La littérature actuellement abondante sur l’ effacement de la psychanalyse par les neurosciences et les « pilules du bonheur » sont une formulation intéressée, commerciale et dominatrice, de ce « sentiment commun », qui définit la névrose blanche.

Effacement de la négativité

Ainsi, le symptôme se réduit à l’ état de ce qui non simplement « ne signifie rien du tout » (l’ illusion typique de la littéralité), mais de ce qui « n’ est rien du tout », en tant que versant d’ une subjectivité en souffrance. Non seulement il ne représente une expression d’ aporie ou d’ embarras subjectifs, mais il ne peut même fonctionner en tant que source de malaise, de peine et de mal-être.

Le trait principal de ce mécanisme d’ effacement de la souffrance est la réduction de l’ expérience vécue et ressentie à un savoir creux, pseudo-constatif, autour duquel aucune dialectique subjective n’ arrive à se mettre en place.

Or, cet effacement de la souffrance est partie prenante d’ un mécanisme beaucoup plus global. C’ est un mécanisme d’ effacement de la négativité, qui occupe une position critique dans la longue durée de l’ histoire de constitution de l’ homme occidental, en termes de son appauvrissement et de sa dégradation psychiques: Mise à l’ écart, exclusion et négation de la mort, du vieillissement, du déperissement du corps et de l’ apparence, du manque, de la douleur de l’ existence—et, surtout, de l’ utopie, dans le cadre de la société actuelle. Fin de l’ histoire égale fin du sujet—telle est la logique évidente de cette démarche. Souffrance blanche, subjectivité blanche, telle est la perspective avancée par ce monde de plus en plus sans consistance et inhumain, en tant qu’ achèvement et disparition du conflit structural entre psychè et civilisation. Les aspects politiques, dominateurs et autoritaires de ce modèle sont évidents.

Clinique de la névrose blanche

Nous avons déjà rencontré, dans le cadre d’ une démarche analytique, deux cas qui correspondent au tableau typique de la névrose blanche. Bien que deux exemples n’ instaurent pas un modèle, ils permettent cependant quelques remarques:

Les traits typiques du tableau clinique sont les suivants:

L’ inimaginable de l’ utopie

Un sentiment paradoxal de perte préalable: « J’ ai perdu ce que je n’ aurai jamais », « Je n’ ai pas connu ce que je ne connaitrai jamais », « Je ne saurai jamais vivre ma souffrance », « De toute manière, personne n’ entend et personne ne croit personne… »

Vécu de vide psychique d’ allure limite (borderline), bien que sans économie limite: Positions et problèmatiques oedipiennes sont là, on ne décèle pas des mécanismes psychotiques, la relation d’ objet ne se constitue pas en termes anaclitiques du fait de son statut fugitif…

Enregistrement froid de l’ absurde et des « situations de souffrance », mais sans sentiment de souffrance—fonctionnement qui rappelle les personnages de Franz Kafka.

Puissant équipement intellectuel et culturel, activité fantasmatique intense, ainsi qu’ expression vive des affects, à l’ exception de la souffrance et tant que vécu—et non simplement en tant qu’ « attribut logique » d’ une « situation de souffrance » rapportée.

Quête d’ un introuvable sens et d’ un inintelligible ordre des choses.

Insuffisance de la filiation en tant que répère identificatoire et cadre où se formulent la question des origines et les fantasmes de procréation.

Ces éléments différencient la névrose blanche de la psychose, de la perversion, de la dépression typique, de la pathologie borderline, de la pathologie psychosomatique, ainsi que de la névrose typique: Il n’ y a pas de « donner à voir », exhibition, ni emploi manipulateur du symptôme, comme dans l’ hysterie; ni évitement phobique de l’ objet; ni doute objessionnel; ni l’ écrasante « anxiété flottante » de la névrose d’ angoisse, qui cède ici la place à un regard froid qui parcourt des « situations de souffrance » existantes, mais non vécues.C’ est comme si on lisait de la poésie sans émotion, car ça ne vous dirait rien—vaine entreprise, sinon fardeau embarrassant.

Nous pouvons considérer la phénoménologie de la névrose blanche comme une extension du vécu limite (borderline) dans le domaine de la structure névrotique typique; extension organisée en termes d’ une ordalie tragiquement silencieuse ou inarticulée où, sans espoir ni désespoir, on attend voir si quelqu’ un entend—si le monde a une consistance, s’ il ne s’ agit que de pure fiction et illusion.

Deux éléments singuliers caractérisent la démarche analytique elle-même: Premièrement, la demande blanche—”Je ne sais pas pourquoi je viens », « Je ne sais pas s’ il faut / Dites-moi s’ il faut venir », « Je ne sais pas si venir a un sens » … Deuxièmement, un fond permanent de tranfert blanc—c’ est-à-dire, sans relief favorisant son élaboration dans l’ ici-et-maintenant de la séance.

Retour de la souffrance

Les difficultés que rencontre la psychanalyse d’ un vide psychique sont évidentes. Or, au delà de la direction de la cure, la névrose blanche soulève une question beaucoup plus large: Est-ce que le discours analytique est dans l’ obligation de déclencher un nouveau scandale? Est-ce qu’ il doit faire revenir—à sa manière, de son côté, par ses moyens—à l’ avant-scène la question de la dévastation psychique des hommes dans le cadre de la civilisation occidentale actuelle? Est-ce qu’ il doit formuler, à l’ adresse de toute personne concernée, le besoin du retour de la douleur de l’ existence, en termes de vécu, dans notre vie—au delà de la souffrance-spectacle des bulletins d’ information ou des reality-shows, au delà du monde factice des « chose-sans-souffrance » de la publicité? Est-ce qu’ il doit, finalement, reformuler, en termes d’ extrême urgence et d’ actualité, la question du conflit entre psychè et civilisation?

Communication au 6ème Congrès de Recherche Psychologique
Université « Panteion », Athènes, 29 mai – 1 juin 1997