Engourdissement endeuillé: Tel est le trait distinctif de la dimension psychologique de la crise grecque actuelle. La teinte de deuil est due aux pertes multiples que subissent les gens: Perte de biens matériels, de situations acquises, de revenus. Perte des illusions divertissantes et des plaisirs imaginaires cultivés par le narcissisme consumériste. Perte de leur confiance au monde, à autrui, ainsi qu’ à tout ce que l’on considérait  digne d’estime et d’investissement en soi-même. Perte de statut materiel et social et perte de l’ illusion voluptueuse mettent violemment en marche un travail de deuil. Cependant, la spécificité psychologique de la crise actuelle correspond à l’engourdissement de la pensée, de la parole et de l’action qui détermine l’attitude des gens, et tout particulièrement de ceux qui sont écrasés par la crise.

Le mécanisme fondamental causant cet engourdissement est celui du “double lien”. Celui-ci désigne l’embrouillement de la penséee qui s’ y installe quand les esprits sont soumis à des messages paradoxaux s’annulant réciproquement, tandis que réfléchir sur, méta-communiquer au sujet de et commenter ce paradoxe sont qualifiés “d’ actes impossibles”. En Grèce en crise, ce mécanisme communicationnel produisant de l’ embrouillement des esprits se constitue de la manière suivante: Un premier message, véhiculé par le discours politique officiel et par les medias dominants, est le suivant: “Si tu résistes, tu seras perdu”, puisque l’ opposition aux politiques d’austerité sauvage imposée par le memorandum dictant la dévaluation intérieure provoquera la faillite et la destruction du pays. Un deuxième message, émanant de l’amère experience de la vie quotidienne, signifie “Si tu te soumets, tu seras perdu”, car condamné à la pauvreté, au chômage, à la misère, à la demolition des structures de protection sociale, au désespoir… Et un troisième message interdit toute réflexion et toute objection puisque “Cette voie est sens unique” car “C’est la volonté de la troika”. En somme: Damné si tu dis oui, damné si tu dis non, et toute pensée sur ce paradoxe est interdit.

L’immersion prolongée des esprits dans cet environment communicationnel paradoxal aboutit à l’internalisation du double lien, qui fonctionne désormais comme filtre et code de perception, de lecture et de représentation de la réalité, indépendamment de la présence effective de toutes ses composantes. Dans le cas grec, cette intériorisation du paradoxe cause ce qui est communément ressenti comme un état où les gens ont l’air d’ être “affolés”,  “hébétés”, “étourdis”, “engourdis” et ainsi de suite.

Le double lien, en tant que mode extrême de communication paradoxale et d’ agression contre les mécanismes de la pensée elle-même, crée le sentiment que tant les choses que les esprits sont dérangés. En effet, le double lien sape, embrouille et neutralise la capacité de penser – et, a fortiori, toute pensée lucide et rationnelle. Evidemment, cette tempête communicationnelle, à travers l’ engourdissement qu’elle provoque, induit des mentalités de soumission et rend impossible toute résistance et toute mobilization cohérentes du côté de ceux qui sont écrasés par la crise.

Le double lien en tant qu’environnement communicationnel s’est installé et consolidé dans les années d’ application effective du memorandum de l’austérité imposée à la Grèce par ses créanciers. De plus en plus sytématiquement élaborée, cette stratégie communicationnelle atteint son apogée pendant les élections legislatives de juin 2012.   C’est le moment exact où le parti néonazi “Aube Dorée” connaît son décollage impressionnant et devient rapidement, selon les sondages, la troisième force politique du pays. C’est un parti dont le discours prêche et sa pratique met en acte, justement, la négation de la pensée – c’est-à-dire, le dérivé nucléaire du double lien. La Nuit de la Pensée aboutit fatalement à l’Aube Dorée suivant une sequence infernale: Le principal outil discursif de l’ Aube Dorée n’est pas la persuasion; c’est la fascination. Tandis que, en même temps, elle offre à la colère et au désir de vengeance un exutoire sans la médiation de la pensée, ayant recours à la démonisation d’ autrui, surtout de l’étranger (racisme en tant que nationalisme cannibalistique), et à la force brute. Ce recours se place bien au-delà de l’usage instrumentale de la force et de la coercition, dans le domaine de la jouissance de la violence, qui résonne avec les courants profonds de sadisme, de masochisme et de destructivité qui sont inhérents à la constitution psychique des humains. Quand la pensée et la civilization n’arrivent pas à endiguer et à encadrer ces pulsions, cela aboutit exactement là où on est arrivé en Grèce en crise – dans un état d’engourdissement de la pensée et de dechaînement de la violence, qui atteint déjà les sommets de l’assassinat politique.  De l’autre côté, l’ engourdissement explique l’inefficacité politique de l’opposition et sa stagnation dans les sondages, qui paraît “incompréhensible” en termes d’analyse basée sur l’économisme, et “inconcevable” dans le cadre de toute analyse politique ne disposant pas d’ outils conceptuels appropriés comme le “double lien”. Car même les arguments les plus puissants n’arrivent pas à exercer leur influence sur des esprits embrouillés incapables d’articuler des raisonnements lucides et rationnels. Cela signifie que, tant que l’opposition n’arrive pas à déconstruire la situation de double lien, ne tenant pas compte de l’embrouillement de la pensée et du verrouillage des esprits, les gens resteront engourdis et politiquement abattus. Laissant ainsi l’espace libre à l’ Aube Dorée et à la dissémination de sa séduction vénéneuse, comme le montre le fait que, malgré la mise en prison de sa direction accusée de constitution d’organisation criminelle, les sondages prouvent que son influence ne fléchit point.

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Nicolas Sidéris est psychiatre, psychanalyste membre de l’ Ecole Psychanalytique de Strasbourg, et écrivain. Son livre “Je parle de la crise avec l’enfant” propose une analyse minutieuse de la psychologie politique de la crise grecque, du double lien et des mécanismes de la montée du néonazisme. Traduction d’article publié dans le journal “Efimerida ton Syntakton” le 10-10-2013.